Aujourd’hui, le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les jeunes de 15 à 24 ans. Un phénomène qui inquiète et qui entre désormais en résonance avec le harcèlement scolaire. Et même si ce genre de comportement est connu depuis plusieurs années, il prend désormais des proportions démesurées à cause des réseaux sociaux. Alors pourquoi la période de l’adolescence est-elle plus propice aux tentatives de suicide ? Comment les réseaux sociaux viennent modifier notre lien à l’autre et surtout, quel impact peut avoir cyber harcèlement sur ces jeunes déjà en souffrance ?

En France, un adolescent meurt toutes les heures d’une tentative de suicide

« Malgré une baisse de 26% du taux de suicide entre 2003 et 2014, la France présente, au sein des pays européens, un des taux de suicide les plus élevés derrière les pays de l’Est, la Finlande et la Belgique »

l’Observatoire national du suicide (ONS)

En 2014, ce sont près de 8 885 décès qui ont été enregistrés en France métropolitaine. Un chiffre a priori sous-estimé et qui pourrait avoisiner les 10 000 morts. Et même si en 2018, cela semble se calmer, il n’en reste pas moins que le suicide demeure la deuxième cause de mortalité des 15-24 ans, après les accidents de la route. Des chiffres alarmants et qui ne tiennent bien évidemment pas compte des nombreuses tentatives, très difficilement quantifiables.

Et toujours selon l’Observatoire national du suicide, les hommes seraient les plus concernés. En effet, les chiffres montrent qu’ils sont 3 fois plus nombreux à passer à l’acte que les femmes. D’ailleurs, le rapport précise que 3 % des jeunes de 17 ans avouent avoir déjà fait une tentative de suicide nécessitant une hospitalisation et qu’1 ado sur 10 y aurait pensé depuis ces 12 derniers mois. Il est également expliqué que les garçons « extériorisent davantage leur souffrance par le recours à la force et à la violence (délinquance, alcoolisation, vitesse sur les routes, errance, etc.), dont les décès par suicide sont la forme ultime. »

Quant aux filles : « les tentatives de suicide sont deux fois plus fréquentes, de même que les pensées suicidaires. » Pour en expliquer les causes, les auteurs avancent que « le mal de vivre et la souffrance des filles se traduisent par des plaintes et des atteintes à leur corps (douleurs, troubles alimentaires, scarifications, etc.), dont les tentatives de suicide sont une forme d’expression. »

Les garçons seraient 3 fois plus concernés que les filles
Les garçons seraient 3 fois plus concernés que les filles

L’adolescence : cette période charnière

« Défense d’entrer ! » Voilà désormais le panneau qui trône sur la porte de la chambre de votre adolescent. Et si jamais vous décidiez de contourner l’avertissement, vous finiriez irrémédiablement par avoir une crise. Car c’est bien ce qui définit cette période : la crise.

Étymologiquement, « crise » vient du grec krisis qui signifie se séparer, faire un choix, se distinguer. Or, la puberté amorce justement une période de changements, déterminante dans la vie de l’adolescent. D’ailleurs, Freud employait le terme de métamorphose pour décrire ce passage, en parlant plus exactement d’une métamorphose du corps. Car soudain, le corps devient étranger. Pour les garçons, ce sera par exemple la voix qui mue et pour les filles, l’apparition des règles. Et d’un seul coup, c’est toute l’image qui devra être remaniée pour se faire à l’idée que la période de l’enfance est définitivement terminée. Un deuil bien souvent difficile dans la mesure où il attaque les idéaux parentaux : l’enfant idéal n’est plus et a besoin de voler de ses propres ailes.

Mais pour voler de ses propres ailes, cela demande bien évidemment de nouvelles élaborations psychiques qui, à défaut d’être trouvées du côté des parents, vont aller se chercher dans le champ social. Il s’agit donc de s’identifier à l’autre voir même, de se confondre avec l’autre, pour ne pas s’effondrer. Voilà pourquoi, les « meilleur(e)s ami(e)s sont extrêmement important(e)s, tout comme les idoles de cinéma ou de télévision.

Et peu à peu, les adolescents vont donc pouvoir aller explorer des sensations qui les débordent et des questions qui les angoissent. L’une des premières, c’est bien évidemment la question du sexe qui pousse l’adolescent à aller vers l’autre dans une quête amoureuse mais également identitaire.

Et la deuxième, c’est celle qui concerne la mort, dont il va falloir dessiner les contours. Et bien souvent, des comportements de mise en danger, autrement appelés ordaliques, apparaissent à cette période. Drogues, conduites à risques, troubles alimentaires… Autant de conduites dangereuses et qui visent à imprimer des sensations dans le corps de manière à trouver une limite à l’angoisse.

 « Mourir à l’enfance et survivre pour devenir adulte » écrivait Yves MOHRAIN. Voilà ce qui définirait le mieux cette période de turbulences, qui, dans la plupart des cas se passe bien. Mais malheureusement, il arrive que parfois, certains n’y survivent pas et que les traumatismes soient trop profonds.

La conduite à risque est un des symptômes qui peut être associé aux expériences propres à l'adolescence
La conduite à risque est un des symptômes qui peut être associé aux expériences propres à l’adolescence

Le suicide l’adolescence : vivre ou mourir ?

« En fin de compte je faisais des tentatives de suicide car j’avais l’impression de ne plus vivre, d’être enfermé dans une sorte de spirale. La solitude et une vie monotone m’ont poussé à faire des T.S à répétition. J’avais l’impression de ne pas intéresser les gens »

Anna. S

C’est là tout le paradoxe du suicide. Car derrière ce terme, qui bien souvent effraie, se cache une réelle volonté d’existence. Car cet acte masque bien souvent des déceptions et des souffrances intolérables que l’adolescent ne parvient pas à exprimer. Or, il peut parfois arriver qu’au bout du tunnel ou de la spirale que décrit Anna.S, apparaît la volonté de mettre fin à ses jours. Grâce à cet acte, la personne en souffrance aura l’impression d’agir et non plus de subir. Et en étant qu’acteur de sa propre vie, elle saisit une tentative désespérée pour pouvoir exister. En détruisant son corps, elle reprend le contrôle sur elle-même et évacue ainsi, l’angoisse et le sentiment d’impuissance qui l’envahit.

« Personne ne savait ce que je ressentais, ça me faisait me sentir invisible. Je doutais de mon existence : le sang me faisait revenir à la réalité. J’étais encore faite de chair et d’os »

Sarah

Comme développé précédemment, l’adolescence vise à faire le deuil de l’enfance et à partir en quête de sa propre identité. Or, l’éprouvé du deuil est, bien évidemment, extrêmement complexe et nécessite de mettre en place des ressources qui serviront de support aux assises narcissiques. Et dans le champ social, cela se traduit par des amitiés très fortes, mais également de premières relations amoureuses souvent vécues comme fusionnelles, surtout chez les filles.

Et dans le cas où l’adolescent ne parvient pas à trouver le soutien nécessaire, sa souffrance s’emmurera dans un sentiment de solitude qui peut déboucher sur une dépression. Se mettent alors en place des comportements de rumination et des idées noires qui peuvent parfois trouver à s’exprimer sur le corps propre. Les comportements autodestructeurs ou les scarifications en sont quelques exemples et trahissent, là encore, une tentative désespérée de gérer les débordements dans un corps devenu étranger.

En dernier recours, la souffrance étant trop forte, le suicide interviendra comme la revendication d’une identité tout en contraignant autrui à cette reconnaissance.

Comme une étrangère dans son propre corps
Comme une étrangère dans son propre corps

Harcèlement scolaire et réseaux sociaux : quand le lien social devient réseau

« Ce qui rend fou, ce n’est pas le doute, c’est la certitude »

Nietzsche

Récemment, on entend beaucoup parler du harcèlement scolaire, notamment à cause des réseaux sociaux. D’ailleurs, le 12 février dernier, un texte de loi a été adopté en ce sens et prévoit désormais des sanctions à l’égard des auteurs de ce genre de comportement. Pourtant, cette attitude n’est pas nouvelle puisque comme chacun le sait, les enfants sont souvent impitoyables entre eux. En revanche, ce qui a changé, c’est l’invasion des réseaux sociaux dans notre quotidien, qui loin de favoriser le lien social chez les jeunes, a plutôt tendance à les isoler.

Mais qu’est-ce que les réseaux sociaux apportent de différents ? Les rumeurs, fake news et autres mauvaises réputations ont toujours existé. D’ailleurs, il n’y a qu’à regarder l’histoire pour se rendre compte que la chasse aux sorcières ne date pas d’hier. En revanche, ce qu’il y avait de différent, c’est qu’il existait toujours une part de doute dans la diffusion et la propagation d’une rumeur. En effet, le fameux « on m’a dit que » sous-entend que le « on » n’est pas clairement défini. Or, s’il y a doute, il y a donc remise en cause possible du jugement et bien évidemment, de la rumeur en question. De plus, la mauvaise réputation d’une personne visée ne se cantonnait qu’à un seul établissement scolaire et donc, à une population restreinte. Par ailleurs, l’élève ne la ramenait pas chez lui et disposait d’au moins un endroit ou se réfugier.

Or, avec l’invasion de facebook, instagram et snapchat, il est maintenant possible de « prouver » l’existence d’une rumeur grâce à la diffusion d’images ou de vidéos. Désormais, plus de doute possible puisque seule la certitude demeure et, est clairement exposée au grand jour. À la vue de tous, la personne visée fait le « buzz » sur la toile dont les malheureux clichés seront visionnés par des dizaines, centaines et parfois des milliers d’internautes. L’humiliation est totale, elle colle à la peau et ne laisse plus de porte de sortie à la personne persécutée, même chez elle.

L'invasion des réseaux sociaux
Les réseaux sociaux ne permettent plus aux adolescents de trouver une bulle pour s’isoler

Le cyber harcèlement, un facteur aggravant pour les tentatives de suicide

« On me reprochait d’être grosse, alors que je crois que je ne l’étais pas vraiment. On me reprochait d’exister. Quand des gens s’en prennent comme ça à une personne, c’est qu’ils ne veulent pas qu’elle vive. »

Aurélie

Dans leur quête identitaire, les adolescents ont tendance à se regrouper et à s’unir pour faire front face aux changements et à la souffrance qu’ils éprouvent. C’est ainsi qu’ils auront tendance à s’identifier les uns par rapport aux autres afin de coller au mieux, à une image commune et standardisée. Une image qui justement vient d’exploser à cause des multiples changements qu’apporte la période pubertaire et qu’ils tentent, tant bien que mal, de recoller de manière à saisir ce fameux sentiment d’existence. Une existence fragile dont ils cherchent sans arrêt la réassurance dans les yeux de l’autre.

La diffusion de photos et de vidéos sert ce type de processus de manière à trouver un public sur la toile capable de les aimer, mais également, de les admirer pour ce qu’ils montrent d’eux. Mais à l’autre bout de ce principe de fonctionnement, on trouve bien évidemment des élèves qui ne correspondent absolument pas « aux normes et aux exigences » de beauté qu’imposent les réseaux sociaux. Jugés trop gros, trop petits, trop maigres… Ils font l’objet d’un véritable déferlement de haine puisqu’ils sont identifiés comme étant différents. Or, la différence, c’est ce qu’évite à tout prix l’adolescent puisque cela l’obligerait à faire face à l’angoisse d’un corps devenu étranger à lui-même.

Se sentir seul et isolée n'est pas aisée et l'identification a un groupe est un passage quasi obligé de l'adolescence
Se sentir seul et isolée n’est pas aisé et l’identification a un groupe est un passage quasi obligé de l’adolescence

Humiliées et pointées du doigt, les victimes de ce genre de comportement se retrouvent bien évidemment seules à faire face à cette période déjà extrêmement complexe. Et si elles ne trouvent pas de soutien auprès de leur famille ou d’autres amis, cela a de fortes chances de les amener vers des conduites destructrices et même, des tentatives de suicide. D’ailleurs, Aurélie en témoigne puisque selon elle, ce sont ses parents qui l’ont sauvé.  

« Je tenais un journal, il était dans ma chambre. Voyant que je n’allais pas bien, ma mère l’a lu. En venant me chercher à l’école elle m’a dit ‘Maintenant je sais’ et mes parents m’ont démontré que tout cela n’était pas de ma faute. J’ai changé d’école. »

Dans ce cas, cela se termine bien, mais parfois, c’est une véritable descente aux enfers et un parcours du combattant pour s’en sortir.

« Je n’oublierai jamais ce qui est arrivé. C’est inscrit en moi. Dans les cauchemars qui me réveillent encore la nuit. Dans les crises d’angoisse qui continuent à me ronger »

Elise

Depuis le 8 novembre 2018 et selon une étude menée par l’Unicef, les auteurs estiment que 1 enfant sur 2 est victime d’harcèlement scolaire dès 7 ans ainsi que 1 adolescent sur 4.

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